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L’impossible évolution d’une saga culte

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Nous sommes en 2025, et la franchise Mission: Impossible s’apprête à faire ses adieux (du moins, c’est ce qu’on nous promet…). Plus de 30 ans après un premier opus signé Brian De Palma, l’occasion est trop belle pour ne pas revenir sur une saga aussi singulière que spectaculaire. Une série de films qui, plus que toute autre, s’est construite en miroir du parcours de son acteur-producteur-star, Tom Cruise. Une odyssée d’action, d’ego, de vertige et de chaos contrôlé.

Alors attachez vos ceintures. Cette mission, si vous l’acceptez, consiste à retracer comment une franchise entière a survécu aux modes, aux déroutes… et à Tom Cruise lui-même.

Détonation contrôlée : De Palma fait sauter la table

Série créée par Bruce Geller et diffusée entre 1966 et 1973, avant de revenir pour une seconde mouture en 1988, Mission: Impossible semblait tôt ou tard destinée à passer sur grand écran. D’autant plus que l’autre série culte des années 60, Star Trek, avait déjà franchi le cap avec succès. Et puis il y avait l’exemple récent de The Untouchables, autre adaptation télé pilotée par Brian De Palma, qui prouvait qu’on pouvait faire du prestige avec un matériau populaire.

Mais ici, l’impulsion ne vient pas du studio. C’est Tom Cruise, jeune superstar en quête de contrôle créatif, qui pousse le projet. Après l’explosion Top Gun, il cherche à se réinventer. Ses incursions dans un cinéma plus sérieux (The Color of MoneyBorn on the Fourth of July) lui valent du crédit, mais pas encore le statut d’acteur prestigieux qu’il recherche. Même dans Rain Man, il reste éclipsé aux yeux du public par un Dustin Hoffman plus évident. Cruise veut désormais choisir ses projets, les produire, et y incarner exactement ce qu’il veut projeter.

C’est dans cette optique qu’il fonde la société Wagner/Cruise, et qu’il s’entoure d’un cercle de confiance, dont fait partie Robert Towne. Scénariste mythique de Chinatown, Towne devient à cette époque une sorte de plume attitrée pour Cruise, intervenant régulièrement, souvent dans l’ombre, pour muscler ou réécrire ses scripts.

Mais pour Mission: Impossible, Cruise ne veut pas juste un bon scénario. Il veut une signature visuelle, et propose l’idée à Brian De Palma, artisan direct du succès The Untouchables. Cinéaste virtuose, grand styliste du regard, De Palma est alors dans une période délicate. Après une série d’échecs critiques ou commerciaux (Casualties of WarThe Bonfire of the VanitiesRaising Cain), même le pourtant remarquable Carlito’s Way n’a pas suffi à inverser la tendance. Mission: Impossible est pour lui une occasion en or de revenir au premier plan. Il récupère le projet, un temps développé par Sydney Pollack et Towne, et s’entoure de deux scénaristes de poids : Steven Zaillian (fraîchement oscarisé pour Schindler’s List) et David Koepp, déjà à l’écriture sur Carlito’s Way.

Tom Cruise et Brian De Palma sur le tournage de Mission: Impossible / Courtesy of Paramount Pictures

Le résultat est aussi radical que limpide : en éliminant l’équipe entière d’Ethan Hunt dès le premier acte, De Palma fait voler en éclats la structure classique de la série d’origine. Il transforme ce qui aurait pu être un film de mission collective en récit paranoïaque, resserré autour d’un seul homme. Et surtout, il donne au film une dimension de mise en scène rare dans le blockbuster américain des années 90. À travers jeux de regard, fausses pistes et manipulations, Mission: Impossible devient un film de duperie, tendu comme un piège.

La séquence du casse dans les locaux de la CIA, en apesanteur et quasiment sans un mot, reste à ce jour l’un des grands moments du cinéma d’espionnage contemporain. Un morceau de suspense pur, qui impose dès ce premier opus une règle officieuse pour les suivants : chaque épisode devra avoir “la” scène. Celle dont tout le monde parlera. Celle qui fera basculer le film du côté du mythe.

Colombes, flammes et ego : Cruise version John Woo

Avec 457 millions de dollars récoltés dans le monde pour un budget de 80 millions, Mission: Impossible est un succès indiscutable. L’idée d’une suite s’impose logiquement, et Cruise entame la recherche d’un nouveau réalisateur. Si Oliver Stone s’y intéresse un temps, c’est finalement vers John Woo que se tourne l’acteur-producteur. L’ancien maître du polar hongkongais, révélé avec The Killer ou A Better Tomorrow, s’est déjà imposé à Hollywood avec Broken Arrow et surtout le génial Face/Off. Son style ? Une caméra qui virevolte, des ralentis opératiques, des héros tourmentés, des colombes dans chaque explosion. Le lyrisme assumé de Woo est aux antipodes du raffinement parano de De Palma.

Et c’est bien ce que cherche Cruise. Dès ce deuxième opus, il pose les bases d’un principe qui deviendra l’une des signatures de la franchise : confier chaque film à un réalisateur au style fort, distinctif, chargé de réinventer la formule. Chaque Mission sera désormais un terrain d’expérimentation, autant qu’un écrin de prestige.

Mais Mission: Impossible 2, c’est aussi le reflet d’un moment charnière dans la trajectoire personnelle de Cruise. Le tournage difficile d’Eyes Wide Shut vient de s’achever. Son mariage avec Nicole Kidman touche à sa fin. Il sort d’une collaboration avec Stanley Kubrick, qui aura ébranlé autant son image publique que son univers intime. Il lui faut une mue. MI:2 sera son retour en pleine lumière. Un Tom Cruise plus musclé, plus affirmé, plus sexué aussi. Un héros d’action sans doute caricatural, mais totalement assumé.

John Woo et Tom Cruise sur le tournage de Mission: Impossible II / Courtesy of Paramount Pictures

Le film est souvent considéré comme le maillon faible de la franchise. Il est pourtant fascinant à bien des égards. Moins un film d’espionnage qu’un opéra d’action, où tout est matière à stylisation : les ralentis, les flingues qui tournent, les motos qui dansent, les cheveux qui volent. Hans Zimmer y livre une partition en fusion, qui épouse sans retenue les excès de mise en scène jusqu’à la parodie. Et malgré un scénario fragile, Woo imprime une vraie vision. Excessive, premier degré, parfois grotesque… mais toujours habitée.

C’est ce qui fait la force, et la limite, de MI:2. Le film propose une lecture presque romantique de l’action, en contradiction avec un personnage de plus en plus ambivalent, prêt à manipuler pour parvenir à ses fins. Si l’aura de Cruise s’impose de plus en plus, quitte à écraser tout ce qui l’entoure, le film reste profondément marqué par le regard de son réalisateur. Cruise laisse Woo s’exprimer, lui confie les rênes, et accepte, quelque part, de se fondre dans son esthétique. C’est peut-être bancal, mais c’est aussi l’une des rares fois où une telle liberté formelle sera offerte à un cinéaste dans un blockbuster de cette ampleur.

Saturation, scientologie et écran de fumée : Cruise perd le contrôle

Le succès est à nouveau au rendez-vous, dépassant même les scores du premier film pour atteindre plus de 546 millions de dollars au box-office mondial. Tom Cruise est désormais la super-star qu’il a lui-même façonnée. Ses projets suivants, dont plusieurs collaborations marquantes avec Steven Spielberg, achèvent de cimenter son statut… jusqu’à saturation. L’acteur est partout, tout le temps, jusqu’à l’épuisement du public. Parallèlement, son image se détériore. Entre passages télé malaisants, crises de rire incontrôlées et exposition croissante de son implication dans la scientologie, la star commence à agacer.

Pour le troisième film, Cruise mise d’abord sur David Fincher. Le réalisateur de The Game semblait taillé pour injecter une noirceur paranoïaque à la franchise. Mais il quitte le projet. Cruise se tourne alors vers Joe Carnahan, à qui il avait déjà prêté main-forte pour sortir Narc, polar fauché et nerveux. Le jeune cinéaste travaille huit mois sur le film avant de claquer la porte à son tour. C’est finalement J.J. Abrams qui hérite du bébé. Propulsé par le succès de Lost et fort de son expérience sur Alias, Abrams semble offrir un compromis : de l’action, du mystère et un soupçon d’humanité.

C’est son premier long-métrage au cinéma, mais il a déjà prouvé avec le pilote de Lost qu’il sait gérer l’ampleur. Il embarque toute l’équipe de Bad Robot avec lui : Michael Giacchino à la musique, Alex Kurtzman et Roberto Orci au scénario. Le projet ? Revenir à l’esprit de groupe qui animait la série d’origine, celle des années 60, et donner à Ethan Hunt une dimension plus intime à travers une romance. Le problème, c’est que tout repose sur la fameuse mystery box, qui deviendra la marque de fabrique d’Abrams : une narration pleine de secrets à retardement, de fausses pistes et de révélations sans véritable portée. À vouloir surprendre en permanence, le film perd son cap.

J.J. Abrams et Tom Cruise sur le tournage de Mission: Impossible III / Courtesy of Paramount Pictures

Philip Seymour Hoffman, introduit comme un méchant froid et clinique, impressionne d’abord… avant de s’étioler quand sa véritable nature se révèle. Quant à la mise en scène, elle trahit les origines télévisuelles d’Abrams : plans serrés, flairs envahissants, shaky cam et absence de point de vue marqué.

Le résultat est une demi-réussite. Le box-office recule, à peine 400 millions. Mais surtout, MI:3 marque le début d’une zone de turbulence pour Cruise. Entre le bashing médiatique, les tensions avec Spielberg (exaspéré par les dérives de la promo de War of the Worlds) et l’échec de la relance de United Artists, la star entre dans une période de crise. L’acteur-producteur perd la main. Le système Cruise ne fait plus rêver. Mais c’est précisément de cette perte de contrôle que va naître, contre toute attente, un nouveau chapitre.

Brad Bird remet les pendules à l’heure, et Cruise en orbite

Dès The Iron Giant, Tom Cruise sait qu’il veut un jour travailler avec Brad Bird. Le succès de The Incredibles, à la frontière du film de super-héros et du récit d’espionnage, ne fait que renforcer cette envie. Pourtant, Bird n’a encore jamais réalisé de long-métrage en prises de vues réelles, à l’exception d’un épisode de Amazing Stories, produit par Spielberg. Qu’importe. Cruise mise à nouveau sur une vision forte plutôt que sur un parcours balisé. Comme avec John Woo, il privilégie un regard d’auteur, quitte à surprendre.

Chez Paramount, on prend des précautions. Jeremy Renner est intégré au casting comme potentiel héritier, au cas où Cruise devrait se retirer. Le souvenir de MI:3 est encore frais, et la carrière de l’acteur-producteur reste fragile. Pourtant, Brad Bird signe peut-être le blockbuster idéal : spectaculaire, lisible, rythmé. Sa mise en scène, précise et inventive, donne une nouvelle respiration à la franchise. Il s’empare des codes de la série originale pour les moderniser avec malice, sans jamais les trahir. Et surtout, il redonne toute sa place à l’esprit d’équipe.

Simon Pegg, simple comic relief jusque-là, gagne en épaisseur. Paula Patton impose une vraie présence physique. Renner, malgré les intentions du studio, devient un contrepoint sensible et parfois drôle. Et Cruise ? Il s’amuse. Il renoue avec un sens du burlesque discret, tapi dans l’action. Son timing comique fait mouche, rappelant à quel point il peut tout jouer, y compris une certaine auto-dérision.

Tom Cruise et Brad Bird sur le tournage de Mission: Impossible : Ghost Protocol / Courtesy of Paramount Pictures

Le scénario, une fois encore prétexte à enchaîner gadgets et scènes d’action, parvient néanmoins à faire évoluer les personnages à travers le mouvement. Mais c’est surtout la séquence du Burj Khalifa qui reste dans les mémoires : tension millimétrée, vertige tangible, humour bien dosé. Cruise réalise lui-même la cascade, suspendu à plus de 800 mètres de hauteur. Un moment de cinéma pur, à la fois exploit technique et performance d’acteur. Une prouesse qui devient l’un des nouveaux marqueurs de la saga, faire du réel un terrain de jeu pour l’impossible.

Avec plus de 694 millions de dollars au box-office, Mission: Impossible – Ghost Protocol devient le plus grand succès de la franchise à ce jour. Et Cruise, qu’on disait fini, revient en pleine lumière. Plus maître de son image que jamais. Mais aussi plus joueur, plus audacieux. La saga change de dimension.

L’architecte du chaos : McQuarrie prend le contrôle

Retour en 2008, sur le tournage de Valkyrie. Cruise rencontre Christopher McQuarrie, scénariste oscarisé pour The Usual Suspects, brièvement passé à la réalisation avec The Way of the Gun. Le courant passe. McQuarrie commence à graviter autour de la franchise Mission: Impossible. Il participe discrètement à la réécriture de Ghost Protocol, sans être crédité, puis dirige Cruise dans Jack Reacher. Les bases sont posées : le duo ne se quittera plus.

En 2015, McQuarrie passe officiellement aux commandes avec Rogue Nation. C’est son premier film dans la saga, mais aussi le premier à poser les jalons d’un univers plus cohérent. Le film s’ouvre sur un morceau de bravoure : Ethan Hunt accroché à un Airbus en plein décollage. Une scène survendue en promo, un peu plaquée dans le récit… et qui marque peut-être le début d’un glissement. Celui où la cascade devient un argument marketing, qu’elle serve ou non l’histoire.

Heureusement, le reste est d’une tenue rare. McQuarrie surprend là où on ne l’attendait pas : la mise en scène. La séquence à l’opéra, en miroir du premier film, évoque De Palma, avec une fluidité nouvelle. La poursuite en moto au Maroc ? Un modèle de lisibilité. Tout est précis, tendu, limpide. Et pour la première fois depuis longtemps, le scénario devient un vrai moteur. McQuarrie joue avec les attentes, structure les enjeux, densifie Ethan Hunt et introduit un personnage fort : Ilsa Faust. Pas un simple faire-valoir, mais une énigme à part entière. Rebecca Ferguson trouve ici son rôle le plus marquant.

Christopher McQuarrie sur le tournage de Mission: Impossible : Fallout / Courtesy of Paramount Pictures

Avec plus de 682 millions de dollars dans le monde, le film est un nouveau succès. Avant même sa sortie, McQuarrie est confirmé pour le sixième volet. Avec Mission: Impossible – Fallout, il devient donc le premier réalisateur à rempiler. Cette fois, il ne s’agit plus d’imposer une nouvelle identité à chaque film, mais de construire une continuité au sein d’une saga jusque-là marquée par son hétéroclisme.

McQuarrie tente de faire évoluer son style : caméras IMAX, mise en scène plus brute, lumière plus froide. Mais l’illusion ne prend pas vraiment. Le film capitalise surtout sur les acquis : Solomon Lane revient, Ilsa prend de l’ampleur, et Hunt continue à s’isoler plus que de raison. Les scènes d’action atteignent un nouveau palier (poursuite dans Paris, saut HALO, duel final dans les montagnes), mais une impression de “toujours plus” commence à miner l’ensemble.

Joe Kraemer, compositeur inspiré de Rogue Nation, est remplacé par Lorne Balfe et ses nappes génériques. Et surtout, la saga semble s’engager sur le chemin que Mission: Impossible avait jusque-là évité : celui de la sérialisation à la Marvel, des clins d’œil appuyés et d’une nostalgie auto-satisfaite.

Malgré cela, Fallout est un raz-de-marée : 790 millions au box-office. La mise de Cruise semble payante. Mais une sensation flotte : quelque chose a changé. Et cette fois, ce n’est peut-être pas pour le meilleur.

La fin d’un cycle ?

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que Cruise et McQuarrie annoncent vouloir conclure la saga avec deux films tournés dos à dos : Dead Reckoning Part 1 et Part 2. Un diptyque pensé comme une sortie en beauté, un adieu maîtrisé… mais aussi, peut-être, comme une réponse au cinéma de franchises devenu algorithmique.

La suite ? On la connaît : pandémie, budget qui explose, retards en pagaille… et au bout du compte, un échec pour le premier film qui pousse à renommer le second The Final Reckoning, comme pour effacer toute trace du précédent.

C’est cette conclusion sous forme de double-programme passionnant que l’on abordera dans une critique à part.

Rendez-vous très bientôt.