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Du requin au T-Rex : Spielberg, le monstre et le mirage du contrôle

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Alors que Jaws fête ses 50 ans et que Jurassic World: Rebirth vient d’envahir les écrans, difficile de ne pas mesurer le chemin parcouru entre ces deux piliers du cinéma populaire. Tous deux signés Steven Spielberg, ces films incarnent à eux seuls la naissance et l’évolution du blockbuster moderne. Mais au-delà des chiffres et de l’empreinte culturelle, c’est une même obsession qui traverse ces œuvres : celle du monstre, et de la peur de perdre le contrôle.

1975 : le chaos tapi sous la surface

Quand il sort en 1975, Jaws n’est pas encore un « blockbuster » au sens où on l’entend aujourd’hui. C’est un film d’été, oui, mais présenté comme une véritable expérience de terreur. Peu montré, souvent suggéré, le requin devient une figure de l’inconscient : Spielberg joue sur l’attente, sur la suggestion, sur la peur primitive. Le film repose sur une grammaire du suspense hitchcockienne, jusqu’à la réutilisation du travelling compensé cher au maître anglais, mais avec une brutalité moderne, ancrée dans le réel.

Le danger rôde sous une mer bleue, dans une station balnéaire en apparence paisible. Le requin n’est pas qu’un animal, c’est une force implacable qui dévore l’ordre établi. Face à lui : un chef de police traumatisé, un scientifique rationnel, un chasseur hanté. Ensemble, ils forment un trio archétypal, presque mythologique, confronté à une nature sauvage qu’ils peinent à comprendre. Le parallèle avec Moby Dick n’est bien sûr pas anodin. En ce sens, Spielberg conjugue à la fois l’attrait du public pour le film de terreur et l’attente d’une violence frontale, avec une narration qui retrouve finalement les relents d’un cinéma d’Aventure plus classique hérité de David Lean.

Jaws est souvent présenté comme l’acte de naissance du blockbuster moderne, mais c’est d’abord un film de panique existentielle, où Spielberg filme la peur comme un virus. S’il refuse d’en réaliser les suites, ce n’est pas par mépris du succès : c’est qu’il comprend que son film, construit sur le mystère, ne survivrait pas à la répétition. Le monstre, pour continuer à faire peur, doit rester dans l’ombre.

Jaws / Courtesy of Universal Pictures

Ce choix de mise en scène, devenu signature, est en réalité né d’une contrainte. Le requin mécanique ne fonctionnait pas correctement, forçant Spielberg à repenser sa stratégie visuelle. Plutôt que de montrer frontalement la créature, il l’évoque par des mouvements de caméra, des points de vue subjectifs et la musique de John Williams, devenue leitmotiv de la menace. Cette économie de moyens s’est révélée être une force : en frustrant le regard du spectateur, Spielberg active son imaginaire. C’est une terreur qui s’installe par ce qu’on devine, et non par ce qu’on voit.

Spielberg et ses monstres : de la peur à la fascination

Quand Jurassic Park sort en 1993, tout a changé. Spielberg n’est plus un jeune cinéaste prometteur, mais le roi absolu du box-office. Il s’apprête à rafler les Oscars avec un Schindler’s List au tournage éreintant émotionnellement. Pourtant, il consacre l’autre moitié de son année à un film de dinosaures basé sur un roman de Michael Crichton. Le contraste est frappant, mais révélateur des deux facettes du réalisateur.

Jurassic Park reprend une grande partie de la structure de Jaws. Une première partie d’exposition, une tension qui monte, un monstre qu’on dévoile progressivement. Mais là où le requin de 1975 était tapi dans l’ombre, les dinosaures de 1993 sont magnifiés, presque sacrés. Spielberg ne cache plus la créature : il la révèle. Et ce changement est capital.

Le dinosaure n’est plus seulement une menace : il devient un miracle technologique, à l’image des effets spéciaux numériques qui permettent de lui donner vie. Spielberg, comme John Hammond, a littéralement « dépensé sans compter ». Là où les défaillances techniques l’obligeaient à la ruse en 1975, il dispose désormais des outils pour donner libre cours à sa vision. Le public n’est plus seulement effrayé : il est émerveillé. Le film de monstre bascule vers le spectacle.

Là encore, la mise en scène est signifiante. L’apparition du brachiosaure est filmée comme une révélation divine, en contre-plongée, sur fond de musique majestueuse. Et plus tard, quand le parc déraille et la tension monte, Spielberg retrouve une logique de tension héritée de Jaws. Mais il change d’échelle : il mise désormais sur la grandeur, sur la fascination. Le cadre s’élargit, la caméra se déplace avec fluidité, et le numérique permet d’embrasser pleinement le monstre dans la lumière. Il ne s’agit plus de suggérer, mais de montrer ce qu’on croyait impossible.

À sa sortie, Jaws était perçu comme un film d’épouvante. Aujourd’hui, on le considère comme un classique tous publics. Inversement, Jurassic Park, malgré ses séquences franchement angoissantes (la cuisine, le T-Rex sous la pluie), a toujours été vendu comme un divertissement familial. Ce renversement dit quelque chose sur l’évolution des mœurs, mais aussi sur la transformation du cinéma de Spielberg.

Le cinéaste qui terrorisait les familles en 1975 les invite désormais à applaudir la bête. Le danger est devenu attraction. Le cinéma de Spielberg adopte une posture différente : il domestique le monstre.

Jurassic Park / Courtesy of Universal Pictures

The Lost World : Spielberg à la croisée des chemins

En 1997, Spielberg reprend lui-même les commandes de The Lost World, comme s’il voulait éviter de reproduire ce qui s’était passé avec Jaws : voir son œuvre sombrer dans l’exploitation pure. Si Jaws 2 de Jeannot Szarc avait bénéficié d’une partie de l’équipe technique et artistique du film de Spielberg (retour de Williams à la musique et Bill Butler à la photo), la mutation de la saga en vraie franchise d’exploitation avec un Jaws 3D au mieux rigolo et surtout un Jaws 4 de sinistre mémoire avait définitivement enterré la saga.

Mais en rouvrant son parc, Spielberg décide de trancher radicalement avec l’émerveillement du premier Jurassic Park. Plus sombre, plus brutale, cette suite s’enfonce dans une ambiance presque nihiliste. La jungle y est épaisse, la lumière rare, les créatures souvent filmées dans la boue ou sous la pluie. Ce n’est plus un parc merveilleux qui dégénère : c’est un territoire déjà ravagé, où l’homme est de trop.

Visuellement, le film annonce un tournant dans la mise en scène de Spielberg et entérine sa collaboration avec le directeur de la photographie polonais Janusz Kamiński, rencontré sur Schindler’s List. On y sent déjà poindre le désenchantement des années 2000 (Minority ReportWar of the WorldMunich), au coeur d’un blockbuster de mauvaise humeur parsemé de morceaux de bravoure étincelants. Le réalisateur ne croit plus à l’innocence des grandes aventures. Il filme la fascination avec malaise, comme s’il regardait déjà sa créature lui échapper.

le mirage du contrôle

Presque vingt ans plus tard, Jurassic World acte la mue définitive. Le parc a ouvert ses portes : ce qui était cauchemar potentiel est devenu attraction assumée. Le film ne cache plus son propos méta : l’Indominus Rex, croisement génétique pensé pour exciter les foules, est une métaphore de la franchise elle-même. Toujours plus spectaculaire, toujours plus contrôlée, mais qui n’a finalement plus rien à dire. Le monstre est devenu produit. Il ne nous effraie plus mais nous divertit poliment, dans un circuit fermé de références.

Et Spielberg dans tout ça ? Il est à la production exécutive, en retrait. Il ne cherche plus à contrer la machine, il l’alimente à distance. Là où il s’était retiré après Jaws, il finit par accepter le système. Non pas par cynisme, mais peut-être par lucidité. Parce que dans cette industrie, le contrôle est toujours une illusion.

Avec Jurassic World: Rebirth, Gareth Edwards (dont le premier film, Monsters, évoquait déjà le cinéma de Spielberg) semble vouloir revenir aux sources du film de monstre. Exit la surenchère des derniers volets, jusqu’à un retour même à la pellicule, Rebirth porte bien son titre. Et comme pour boucler la boucle, la première partie du film s’inspire ouvertement de Jaws, l’une des influences revendiquées du réalisateur. On y suit une traversée maritime tendue, rythmée par la présence invisible de dinosaures marins. Caméra au ras de l’eau, menace hors-champ, ambiance claustrophobe : Edwards convoque les fantômes de 1975 pour rappeler que la peur naît souvent de ce qu’on ne montre pas.

Jurassic World Rebirth / Courtesy of Universal Pictures

En 50 ans, Spielberg a vu son monstre lui échapper. De Jaws à Jurassic World, il y a la trajectoire d’un cinéaste, mais aussi celle du cinéma américain. Le monstre n’a pas disparu mais a changé de forme. Il est passé de la terreur pure à la marchandise spectaculaire. Et si Spielberg a tenté, un temps, de garder la main, il a dû se rendre à l’évidence : on ne contrôle pas un monstre qu’on a appris au public à aimer.