Sliders, la série culte née à Vancouver qui avait vu juste
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Le 22 mars 1995, la chaîne FOX diffusait le premier épisode de Sliders, une série de science-fiction qui allait marquer toute une génération de téléspectateurs. Le point de départ était simple mais vertigineux : un étudiant surdoué, Quinn Mallory, ouvre une brèche vers des réalités parallèles et se retrouve coincé dans un voyage sans retour avec trois compagnons malgré eux. Chaque épisode les propulsait dans un monde différent, dominé par des Soviets, des femmes, des clones, des avocats ou des intelligences artificielles, avec une question sous-jacente : et si les choses s’étaient passées autrement ?
Une série née à Vancouver
Comme beaucoup de productions de science-fiction des années 90, Sliders a été tournée à Vancouver pendant ses deux premières saisons. La ville, alors capitale officieuse des tournages télé nord-américains, incarne un San Francisco alternatif dans la majorité des épisodes. On y reconnaît, parfois difficilement, une foule de lieux récurrents subtilement transformés d’un monde parallèle à l’autre. Le laboratoire de Quinn, par exemple, est filmé sur le campus de l’Université de la Colombie-Britannique, tout comme plusieurs bâtiments gouvernementaux ou centres de recherche fictifs. Certaines scènes-clés se déroulent dans le quartier de Victory Square, tandis que d’autres exploitent les décors Art déco du Marine Building ou les marches de la Vancouver Art Gallery. Des parcs urbains comme Queen Elizabeth ou Stanley Park deviennent tour à tour des jungles hostiles, des zones militaires ou des refuges post-apocalyptiques. À chaque épisode, la ville se métamorphose sans jamais s’effacer.
Tournée avant que Vancouver ne devienne officiellement le bastion du tournage de genre à la télévision, Sliders s’inscrit dans une dynamique où l’ingéniosité visuelle compensait les contraintes de budget. Ce style brut, ces décors détournés, ces rues humides et ces bâtiments impersonnels ont façonné l’identité visuelle d’un grand nombre de séries à venir. Dès le milieu des années 90, The X-Files, The Outer Limits puis Stargate SG-1, Dark Angel ou Fringe (dès la saison 2) prolongeront cette esthétique hybride, souvent bricolée mais toujours ambitieuse. Dans ce paysage, Sliders fait figure de pionnière : une série où Vancouver n’est pas simplement un décor économique, mais un acteur invisible à part entière.


Une science-fiction plus lucide qu’il n’y paraît
Avec ses effets spéciaux rudimentaires et ses décors recyclés, Sliders peut sembler datée. Mais ce serait passer à côté de sa formidable pertinence. Derrière sa structure épisodique classique, la série interroge en profondeur les dérives de nos sociétés. Elle le fait sans lourdeur théorique, à travers des concepts accessibles mais jamais anodins : dictatures sanitaires, discriminations inversées, fascisme doux, culte de la performance, capitalisme extrême, effondrement écologique.
L’ambition de départ était claire : utiliser la science-fiction comme miroir déformant de notre réalité, sans se réfugier dans la métaphore. Et si certaines versions du monde paraissent grotesques aujourd’hui, d’autres sonnent étrangement prophétiques. Il suffit de revoir Fever, cinquième épisode de la première saison, pour le mesurer. On y découvre une société aux prises avec une fièvre meurtrière, où les autorités imposent des quarantaines, des contrôles de température à chaque coin de rue et des traitements expérimentaux aux effets secondaires violents. Ce monde poussé à l’absurde résonne étrangement avec ce que nous avons vécu en 2020.
Et Fever n’est pas un cas isolé. Dans Luck of the Draw, les glisseurs atterrissent dans une société paisible, égalitaire et prospère. Mais cette utopie de façade repose sur un principe terrifiant : chaque citoyen est tiré au sort pour être euthanasié, afin de réguler la population. À l’opposé du chaos sanitaire de Fever, c’est ici le calme qui devient inquiétant. D’autres épisodes encore interrogent le pouvoir, la surveillance, ou la hiérarchisation des êtres humains selon des critères arbitraires. Sliders ne prédisait pas les technologies, elle pressentait les idéologies. Et c’est sans doute ce qui la rend aussi troublante à revoir aujourd’hui.
En 2025, alors que le multivers est devenu un gadget scénaristique dans les blockbusters, Sliders rappelle qu’il peut aussi être un formidable outil critique. Ici, chaque monde parallèle est une hypothèse sociale, politique ou morale. Et parfois, un miroir un peu trop familier.
Un créateur sacrifié, un casting démantelé
À l’origine, Tracy Tormé (fils du crooner Mel Tormé) imagine Sliders avec Robert K. Weiss comme une série en deux saisons, centrée sur des dilemmes éthiques et des mondes crédibles. Mais dès la saison 2, la FOX commence à orienter la série vers plus d’action et moins de réflexion. Tormé quitte la production. Et la série, peu à peu, se vide de sa substance.
John Rhys-Davies, qui incarne le Professeur Arturo, est évincé en saison 3 après avoir lui-même exprimé sa frustration face à l’appauvrissement du scénario. Sabrina Lloyd, alias Wade, disparaît sans véritable explication. Jerry O’Connell, visage emblématique de Quinn Mallory, tient jusqu’à la fin de la saison 4 avant de se retirer lui aussi. C’est alors que les scénaristes signent l’un des revirements les plus absurdes de la télévision. Plutôt que de tuer le personnage, ils imaginent un glissement raté au cours duquel le cerveau de Quinn aurait fusionné avec celui d’un inconnu. Ce nouvel avatar, flou et amnésique, s’appelle simplement… Mallory. Incarné par Robert Floyd, il est censé porter une partie de l’héritage de Quinn, mais sans en avoir ni la présence ni l’âme. À ce stade, la série n’a plus rien à voir avec celle des débuts. Seul Cleavant Derricks, dans le rôle de Rembrandt Brown, reste fidèle jusqu’au bout. Il devient malgré lui le dernier porteur de la flamme initiale.
Ce virage vers une science-fiction plus spectaculaire et parfois plus convenue reflète aussi une volonté de s’aligner sur les nouveaux standards du genre à la télévision. Stargate SG-1, lancée en 1997 et elle aussi tournée à Vancouver, imposera durablement un modèle de science-fiction militarisée et structurée autour d’arcs narratifs épiques. C’est au moment où Sliders perd son ADN que ce modèle s’impose, creusant encore davantage l’écart entre ce qu’elle était et ce qu’elle devient. La série introduit alors les Kromaggs, une race simiesque belliqueuse venue d’un monde parallèle, qui ouvre une nouvelle mythologie de conquête dimensionnelle bien plus frontale et manichéenne. Ce fil rouge, très éloigné des questions sociales des débuts, incarne à lui seul le changement de cap.


Pourquoi revoir Sliders en 2025 ?
C’est précisément parce qu’elle est imparfaite que Sliders mérite d’être redécouverte. Elle incarne une époque où l’on osait des concepts ambitieux dans des formats populaires, sans forcément avoir les moyens de ses ambitions. Elle abordait des thèmes que l’on retrouve aujourd’hui dans des séries plus prestigieuses, mais avec une audace qui lui est propre.
Certains mondes imaginés par Sliders sont caricaturaux, d’autres troublants de réalisme. Et derrière cette galerie d’univers absurdes, la série posait une question vertigineuse : qu’est-ce qui, dans une société, dérape et devient irréversible ?
À l’heure où les récits multivers sont souvent synonymes de surenchère visuelle, Sliders rappelle qu’ils peuvent aussi interroger nos trajectoires collectives. Une série bricolée, imparfaite, parfois même ratée, mais lucide. Et peut-être plus nécessaire qu’on ne le croit.
Sliders est une série de science-fiction créée par Tracy Tormé et Robert K. Weiss, diffusée de 1995 à 2000 sur FOX puis Sci-Fi Channel.
Toutes les images issues de Sliders (FOX, 1995) sont utilisées dans un cadre critique. Tous droits réservés.

