The Brutalist – Bâtisseur à Oscars
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« La nuit dernière, j’ai rencontré Dieu. Il m’a donné la permission de l’appeler par son nom. »


Une phrase qui sonne comme une prière, ou une résignation. Erzsébet Tóth ne parle pas de foi. Elle parle d’un monde qui se pense supérieur, qui décide qui peut exister et qui doit être effacé. Dès ses premières images, The Brutalist nous plonge dans un univers oppressant, où la grandeur cache la violence, où l’architecture érige des monuments aussi froids que les hommes qui les dominent.
Brady Corbet livre un film d’une maîtrise implacable, où chaque plan est pensé pour écraser ses personnages, où la mise en scène devient elle-même un carcan. Une œuvre qui ne cherche jamais à expliciter son propos, mais le laisse suinter dans chaque silence, chaque regard pesant, chaque détail insidieux. Le problème, c’est que cette rigueur devient vite une mécanique, une mise en scène de la souffrance qui finit par en atténuer la portée. The Brutalist n’est pas un film qui raconte, c’est un film qui assène.
Difficile de ne pas penser à There Will Be Blood devant The Brutalist. Même ambition dans chaque plan, même structure narrative : une introduction quasi muette, un homme dont l’ascension semble inexorable, un dénouement d’une violence froide. Dès ses premiers instants, Corbet impose une vision sèche, frontale. László n’apparaît pas immédiatement. Sa présence est d’abord sonore : une cacophonie de bruits, de fracas, un monde en construction ou en ruine – difficile à dire. Puis, une image : la Statue de la Liberté, à l’envers. Pas un symbole de libération, mais un mirage. Un rêve américain qui ne se réalisera jamais vraiment.
Comme Daniel Plainview dans There Will Be Blood, László (Adrien Brody) avance contre un monde qui ne veut pas de lui. Il est bien sûr le Brutalist du titre, un architecte déterminé à bâtir son empreinte, mais son ascension ne sera jamais triomphale. Là où Plainview écrasait tout sur son passage, László, lui, subit. Il doit composer avec des forces insidieuses, des portes qui se ferment sans bruit, une exclusion omniprésente mais jamais frontalement exprimée. Un système qui ne rejette pas, mais qui conditionne.


C’est là que le film révèle sa vraie nature. The Brutalist ne cherche pas à observer, il impose une vision. L’antisémitisme qu’il décrit n’est jamais explicite, il est latent, diffus, un mur invisible contre lequel László ne cesse de buter. Mais Corbet ne laisse aucune place au doute. L’enfermement est total, sans échappatoire, et plus le film avance, plus la douleur devient un motif répété à l’excès. Chaque séquence semble chercher à surpasser la précédente dans l’humiliation et la souffrance, comme si le film refusait toute autre forme de dramaturgie que celle du malheur. À force de tout écraser sous son austérité, il devient lui-même une structure inébranlable, un monument figé.
Harrison Van Buren est le cœur de cette mécanique. Guy Pearce l’incarne avec une condescendance feutrée, un sourire de fausse bienveillance qui masque à peine son regard supérieur. Il n’a pas besoin d’être ouvertement menaçant : sa posture, son ton, sa façon de s’adresser à László suffisent à instaurer une distance, une hiérarchie qu’il n’a même pas besoin d’énoncer. Il ne dicte jamais directement, il n’interdit rien, mais il conditionne tout. Il donne une illusion d’ascension alors qu’il enferme.
Mais le film, lui aussi, enferme. Il ne laisse aucun espace pour respirer, aucune nuance dans la représentation du destin de László. Tout ici est univoque. The Brutalist appartient à cette catégorie d’œuvres qui semblent pensées pour exister en festivals, calibrées pour impressionner, mais dont la construction trop évidente finit par desservir le propos. À force de vouloir imposer un regard, il empêche le spectateur d’en poser un autre.
Le format du film reflète cette dualité. Là où une fresque historique traditionnelle aurait choisi le CinémaScope, Corbet opte pour le 1.85:1. Une verticalité qui dialogue avec l’architecture brutaliste, qui reflète autant la grandeur que l’enfermement. Mais cette mise en scène du cloisonnement, au lieu de faire ressentir la tension, devient elle-même un dispositif, une contrainte qui semble appliquée à chaque instant. László veut bâtir vers le ciel, mais le cadre l’écrase, l’empêche d’exister. Comme si le film lui-même refusait à son personnage le droit d’occuper l’espace autrement que par la souffrance.


Si The Brutalist fascine, c’est aussi parce qu’il s’écoute autant qu’il se regarde. Impossible de dissocier le film de sa bande originale, signée Daniel Blumberg. La musique, d’abord imposante, semble porter une promesse de grandeur. Son motif principal s’élève, s’étire, donne l’impression d’un triomphe imminent. Mais aussitôt, il s’effondre, comme aspiré par la fatalité du récit. Omniprésente mais jamais envahissante, la musique accompagne The Brutalist comme une partition parfaitement réglée, trop peut-être.
Car c’est là que réside la limite du film. The Brutalist ne laisse aucun doute sur ce qu’il est : une œuvre austère, implacable, conçue pour s’imposer comme un grand film. Mais derrière sa maîtrise formelle, il y a un calcul, une froideur qui dépasse son sujet. Le drame n’évolue pas, il s’empile. L’esthétisme sublime la douleur mais ne lui apporte aucune profondeur supplémentaire. Tout est conçu pour être imposant, écrasant, mais était-ce nécessaire d’aller si loin dans le misérabilisme ?
Brady Corbet signe ici un film d’une grande rigueur, mais qui finit par ressembler à l’architecture qu’il filme. Anguleux, monolithique, inébranlable. Une œuvre qui ne cherche pas à nous faire ressentir, mais à nous faire plier sous son poids.
The Brutalist est un film de Brady Corbet sorti le 24 janvier 2025 au Canada.
Toutes les images de The Brutalist sont fournies par A24 et Elevation Pictures et utilisées à des fins journalistiques uniquement.

