Yellowstone (Saison 5): Western moderne et héritage contrarié
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Soap, western, tract électoral ou tout ça à la fois ? Yellowstone s’est terminé comme il a vécu : en force, en vrac, et avec style. (Attention, spoilers.)
Une fresque plus grande que nature
Quand Yellowstone a débarqué en 2018, on aurait pu croire à un simple western révisionniste. Une histoire de ranch, de territoire, de famille. Un peu poussiéreuse, peut-être. Et pourtant, en six saisons, la série a largement dépassé son cadre pour devenir un miroir tendu à l’Amérique contemporaine, parfois déformant, souvent brutal, mais toujours fascinant. Si elle s’est terminée sur un goût d’inachevé, elle n’en laisse pas moins une empreinte profonde.
Au cœur de cette mue, Taylor Sheridan. Il a toujours été à la barre de la série, mais au fil des saisons, et avec le succès exponentiel de Yellowstone et de ses dérivés (1883, 1923, 6666), Sheridan a pris une ampleur telle sur la chaîne Paramount qu’il en est devenu une figure quasi hégémonique. De showrunner ambitieux, il est devenu stratège d’univers, patron de métavers narratif. Et cette prise de pouvoir s’est sentie jusque dans l’écriture : plus libre, plus affirmé, Sheridan joue de plus en plus avec ses personnages, sans filet, sans peur. En apparaissant lui-même à l’écran dans le rôle du cow-boy Travis, il s’est glissé dans sa propre fiction jusqu’à en devenir le centre invisible mais incontournable. Progressivement, la trajectoire de John Dutton s’est effacée au profit d’une constellation de figures et de tensions, dans un récit où l’Amérique est moins un territoire qu’une idée obsédante.
Kevin Costner était pourtant le socle de Yellowstone, son visage, sa carrure, son souffle. Sa stature d’icône d’un western à la fois moderne et à l’ancienne était centrale dans les premières saisons. Mais les tensions avec Sheridan et ses propres ambitions (“Horizon”) ont conduit à un effacement progressif de son personnage, jusqu’à une sortie presque honteuse de John Dutton. Pas de fin tragique, pas de grand moment épique. Une disparition par les marges, comme si la fiction elle-même avait dû improviser. On ne saura jamais ce qui était prévu pour lui, mais Sheridan s’est dépatouillé avec ce qu’il avait. Et c’est déjà un tour de force.


Ambiguïté politique et esthétique country
La manière dont la série a été reçue ajoute encore une couche de complexité. La droite conservatrice y a trouvé un totem : exaltation de la terre, culte de la famille, méfiance envers l’État. Mais Yellowstone n’est jamais aussi simple à cerner. Elle avance en permanence dans une zone grise, où les valeurs portées à l’écran se superposent à des convictions politiques sans forcément s’aligner. Kevin Costner, démocrate assumé, est devenu, via John Dutton, le héros d’une Amérique rurale trumpiste. Est-ce un malentendu ? Pas forcément. Le western a toujours véhiculé ce type de contradictions : individualisme radical et besoin de communauté, justice expéditive et désir d’ordre. Clint Eastwood, libertarien assumé dont le cinéma est pourtant empreint d’humanisme, en est le meilleur exemple. Yellowstone s’inscrit dans cette même ambiguïté.
Et puis il y a l’esthétique, la bande-son, les tenues : tout un imaginaire country remis au goût du jour. Difficile de dire si la série a déclenché la vague actuelle ou si elle a simplement accompagné une tendance plus profonde, mais elle l’a assurément nourrie. En mettant en valeur des artistes authentiques comme Zach Bryan ou Colter Wall, Sheridan a offert à une certaine Amérique musicale un écrin rare à la télévision. Le chapeau, les bottes, la guitare folk : Yellowstone a su donner corps à une culture qu’on croyait réservée à une frange vieillissante. Elle a rebranché le country sur le courant dominant.
Une fin imparfaite, mais du grand écriture
Tout cela aurait pu s’effondrer dans la dernière ligne droite. L’absence de Costner aurait pu faire dérailler la série, mais Sheridan a su recentrer les intrigues, redistribuer les cartes, tisser des ponts avec les spin-offs. Ce n’est pas la fin qu’on attendait, mais c’est une fin qui fait sens. Moins de mythe, plus de résolutions. Et c’est là qu’on retrouve ce qui fait la force première de Sheridan : c’est un formidable scénariste. Capable de naviguer entre contraintes, conflits et ambitions, il livre un final qui tient debout. La série est à la fois un soap assumé, un vrai western contemporain, et une allégorie politique pas toujours subtile, mais qui a le mérite de foncer.
Yellowstone, c’est le western d’une époque sans héros. Une fresque où la morale se dilue, où les idéaux se heurtent au réel, où les symboles résonnent sans toujours convaincre. Sheridan y a posé ses obsessions, ses maladresses, mais aussi une maîtrise rare de l’écriture télé. Et si Kevin Costner est sorti par la petite porte, il reste l’ombre planante de la série. Comme si Yellowstone était à la fois son apogée et sa fin.
Pas parfaite, souvent bancale, parfois géniale : Yellowstone restera. Et Sheridan, quoi qu’on en pense, a gagné son pari.
Yellowstone est une création de Taylor Sheridan et John Linson. Les quatre premières saisons sont disponibles au Canada en streaming sur Netflix, et l’intégrale sur Paramount+.

